Il y a 90 ans, la Guerre civile espagnole, Par Arnaud Imatz

Une mythologie frauduleuse remise en cause par les principaux acteurs et témoins du conflit

Il y a 90 ans, l’échec du soulèvement militaire du 18 juillet 1936 entrainait la guerre civile dans la Péninsule. Depuis lors, et pour l’essentiel, les historiens favorables au Front populaire espagnol n’ont jamais cessé de ressasser le narratif inventé par le Komintern. Selon eux, la violation et la destruction de la République par « les forces réactionnaires et fascistes de droite » auraient été délibérées[1]. Le peuple aurait lutté pour la liberté contre l’oligarchie capitaliste, l’Église et l’Armée. Le camp national aurait mené une politique de massacres systématiques, tandis que, au contraire, le terrorisme du camp républicain aurait été «provoqué», n’aurait eu qu’un caractère «accidentel», «spontané», et n’aurait jamais été organisé ni par les partis politiques ni par le gouvernement ; les crimes les plus atroces auraient été perpétrés par des «éléments incontrôlés», en aucun cas par des bourreaux ou des tortionnaires ; les assassinats les plus sadiques auraient été exceptionnels et les tribunaux populaires auraient été, en définitive, «indulgents»…

Ce récit trompeur, voire mensonger, a été remis en cause depuis plus de vingt ans par une pléiade d’historiens – journalistes, écrivains et universitaires – tant dans la Péninsule que dans le monde anglo-saxon. Parmi les travaux de recherche les plus significatifs, il faut citer les trois remarquables ouvrages de Stanley Payne, La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle (2011), de Pío Moa, Les mythes de la Guerre d’Espagne 1936-1939 (2023) et de Miguel Platón, La répression dans l’Espagne de Franco 1939-1975. De la propagande mémorielle à la réalité historique (2025), que j’ai eu le plaisir et l’honneur de préfacer[2]. Ils exposent, avec rigueur et minutie, les origines, les antécédents et le déroulement du conflit, en démantelant un à un tous les clichés de ce qui fut, ne l’oublions pas, l’un des grands mythes du XXe siècle. Je ne saurais trop en recommander la lecture. J’avais moi-même publié il y a bien longtemps, en 1989, La Guerre d’Espagne revisitée, préfacée par Pierre Chaunu. Mais en France, les idées reçues en la matière ont la peau dure. On ne peut les remettre en cause sans s’exposer aux insultes, aux silences et à l’ironie méprisante de la petite caste des Maîtres censeurs.

Pour comprendre la IIe République et la guerre d’Espagne, il faut rappeler quelques points essentiels

1. L’analyse courante qui assimile les deux « Fronts populaires », le français et l’espagnol, est tout à fait erronée. L’un était relativement modéré, l’autre était clairement révolutionnaire. Plus de 2 600 personnes ont été victimes de violences politiques pendant la IIe République, dont 1 600 lors de la révolution socialiste de 1934, et près de 400 personnes ont été assassinées sous le Front populaire entre février et juillet 1936. Voir notamment les ouvrages des sympathisants socialistes Paul Preston, Une guerre d’extermination. Espagne 1936-1945, Belin, 2016, et de Pierre Salmon, Mercedes Yuste et François Godicheau, La guerre d’Espagne 1936-1939, La démocratie assassinée, Tallandier, 2026. (Le bouquin de Godicheau a été récemment recensé dans Le Monde)

2. À partir de 1933, le PSOE était « bolchévisé », position qui l’a conduit à fomenter la révolution dans toute l’Espagne contre le gouvernement de la République, en octobre 1934 (bien qu’elle ait été finalement circonscrite aux Asturies). Salvador de Madariaga, député libéral aux Cortes, ambassadeur, ministre et représentant de l’Espagne auprès de la Société des Nations, a déclaré plus tard : « Avec la rébellion de 1934, la gauche espagnole a perdu jusqu’à l’ombre d’une autorité morale lui permettant de condamner la rébellion de 1936 » (España, édition de 1978).

3. L’assassinat de José Calvo Sotelo, l’un des principaux leaders de l’opposition, le 13 juillet, par les forces gouvernementales, a été le signal. Bien sûr, le complot était en marche depuis le mois de mars et le soulèvement aurait eu lieu même sans lui. Mais la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Elle a accéléré les préparatifs et poussé les plus indécis à se rallier au projet de rébellion.

4. La guerre civile est née paradoxalement de l’échec du soulèvement. Si la grande majorité de l’armée s’était soulevée, la victoire des insurgés aurait été acquise en quelques heures, voire en quelques jours, et il n’y aurait pas eu de guerre civile. Les chiffres sont irréfutables : au lendemain du soulèvement, en incluant l’Armée d’Afrique, sur un total de 257 105 hommes, le gouvernement du Front populaire disposait de 45,3 % des effectifs et les nationaux de 54,60 %, mais le gouvernement conservait pratiquement toute la flotte et 350 des 450 avions. Sur 24 généraux de division, 18 sont restés fidèles au gouvernement (tous ont été relégués par la suite à des postes administratifs ou techniques). En revanche, la grande majorité des jeunes officiers subalternes ont choisi l’insurrection.

5. Il s’agissait d’un conflit complexe opposant, non pas « les rouges aux fascistes », mais les républicains aux nationaux. Les nationaux défendaient l’intégrité et l’unité nationale, la civilisation catholique et chrétienne, la propriété privée et la liberté individuelle, au détriment des libertés politiques. Les républicains rejetaient la cohésion nationale au nom du messianisme révolutionnaire, voulaient remplacer la culture chrétienne par la culture socialiste ou soviéto-marxiste, en supprimant la propriété privée, la liberté individuelle et les libertés politiques afin d’instaurer un régime de type collectiviste ou de type soviétique.

6. Dans le camp républicain, ou celui du Front populaire, convergeaient trois grandes forces : les communistes staliniens, les socialistes bolchévisés (les socialistes modérés ayant été marginalisés), les marxistes anti-staliniens du POUM, les anarchistes, les nationalistes-séparatistes (Catalans, Basques, Galiciens, etc.), qui voulaient l’indépendance pour leurs peuples ; et enfin une troisième force, plus minoritaire, les partis de la gauche bourgeoise-jacobine et laïciste. En face, dans le camp national, il y avait cinq partis ou mouvements : les monarchistes traditionalistes (carlistes), les monarchistes libéraux, les conservateurs-libéraux (la CEDA, confédération de partis catholiques, libéraux-conservateurs, populistes et démocrates-chrétiens, avec en son sein les Jeunesses d’Action populaire — JAP —), les républicains démocrates du centre (Parti républicain radical, Parti réformiste et Parti agraire) et, enfin, les phalangistes.

7. Dans le camp républicain, les communistes ont rapidement occupé une position hégémonique avant d’être balayés à la veille de la défaite, au terme d’une petite guerre civile au sein même de la guerre civile. Dans le camp national, Franco a imposé la fusion de tous les partis de droite avec la Phalange au sein d’une nouvelle Phalange traditionaliste n’ayant plus aucun rapport réel avec celle de José Antonio.

8. Le camp républicain a été aidé par l’URSS et par la République française. Les armes livrées au camp républicain ont été payées par l’or de la Banque d’Espagne. La majorité du stock d’or a été envoyé à Moscou, en pleine guerre civile, par les dirigeants socialistes, Staline, ayant une position hégémonique, a appliqué d’énormes surcoûts à cette vente d’armes ce que nombre d’historiens qualifient de spoliations ou de vols. Franco a, pour sa part, obtenu des crédits de longue durée de la part de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste et des grandes entreprises des États-Unis. Il a par ailleurs refusé d’accorder un droit de passage aux troupes allemandes sur le sol espagnol (accord de transit pour aller jusqu’à Gibraltar) contrairement à ce que la Suède et la Finlande ont accepté. En compensation pour l’aide reçue pendant la Guerre civile mais aussi pour lutter contre le communisme, Franco a envoyé la Division Azul sur le Front de l’Est.

Enfin, il faut souligner que le soulèvement, la guerre civile et le régime ou la dictature de Franco sont des événements bien distincts qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manière très différente. Cela étant, une source d’information capitale, trop souvent minimisée, est le dossier considérable que constituent les déclarations et les mémoires des principaux protagonistes et témoins de l’époque. La brève anthologie que l’on trouvera ci-dessous en donne une idée. Elle est édifiante et accablante.

Niceto Alcalá-Zamora y Torres (Priego de Córdoba, 1877 – Buenos Aires, 1949), président de la République de 1931 à 1936, il a été l’un des critiques les plus sévères du Front populaire. Dès le lendemain des élections de février 1936, et après sa destitution le 7 avril, il écrivait dans ses Diarios(manuscrits volés, récupérés et publiés en 2011) et dans le Journal de Genève du 17 janvier 1937 : « Dans la plupart des provinces, il y a eu des négociations secrètes, des manœuvres, des violences et des contraintes […]. Presque toute l’Espagne a fait comme La Corogne, c’est-à-dire des rectifications post-électorales honteuses d’un grand nombre de procès-verbaux. »

« Il s’est avéré extrêmement difficile d’obtenir les chiffres de ce récent scrutin. Il a fallu plusieurs jours d’efforts car, depuis le 17 février, les manipulations et les manœuvres visant à faire vivre ou mourir tant de candidats rendaient la tâche impossible. »

« Les Cortes ont ainsi orchestré deux coups d’État parlementaires. Par le premier, elles se sont déclarées indissolubles pendant toute la durée du mandat présidentiel. Par le second, elles m’ont destitué. Le dernier obstacle sur la voie de l’anarchie et de toutes les violences de la guerre civile a ainsi été éliminé. » « Dès le 17 février, voire dès la nuit du 16, le Front populaire, sans attendre la fin du dépouillement ni la proclamation des résultats, qui devait être effectuée par les commissions provinciales de recensement le jeudi 20, a déclenché dans la rue l’offensive du désordre : il a revendiqué le pouvoir par la violence. »

« Crise ; certains gouverneurs civils ont démissionné. Sous l’instigation de dirigeants irresponsables, la foule s’est emparée des documents électoraux ; dans de nombreuses localités, les résultats ont pu être falsifiés. »

Manuel Azaña y Díaz (Alcalá de Henares, 1880 – Montauban, 1940), président du gouvernement (de 1931 à 1933), premier président du gouvernement du Front populaire, président de la République à partir du 10 mai 1936, « maître maçon » et militant laïc, est l’auteur de déclarations stupéfiantes sur la guerre civile.

Ses déclarations les plus intolérantes et dogmatiques sont connues : «L’Espagne a cessé d’être catholique » (13 octobre 1931) ; «Il n’y a pas de liberté contre la liberté » (Cortes, 30 septembre 1932) ; « La révolution ne se fait jamais avec la majorité » (Bilbao, 21 avril 1934) ; « Au-dessus de la Constitution se trouve la République et au-dessus de la République se trouve la Révolution » (El Sol, 17 avril 1934) ou encore « Plutôt qu’une République aux mains des ennemis de la République, nous préférons n’importe quelle catastrophe » (Madrid, 1er juillet 1934).

Mais dans ses Mémoires politiques et de guerre et ses Journaux intimes publiés en 1978 et 1997, il a écrit des mots désabusés et déconcertants : « Chaque parti, chaque organisation syndicale voulait avoir sa propre armée » ; « Les colonnes se disputaient les hommes, les armes et les munitions » ; « Chacun ne pensait qu’à son propre salut » ; « Où est la solidarité nationale ? Je ne la vois pas » ; « L’une des pires conséquences de la guerre a été la désagrégation de l’État » ; « Chaque parti, chaque organisation syndicale voulait avoir sa propre armée » ; « Les colonnes se disputaient les hommes, les armes et les munitions » ; « Chacun ne pensait qu’à son propre salut. » On y trouve très souvent des expressions telles que : « hystérie révolutionnaire », « vols », « assassinats », « démoralisation », « incompétence », « caciquisme », « séparatismes », etc. Dans la Velada de Benicarlo (1939), on peut également lire : « L’État a en grande partie perdu son autorité ; le pouvoir est dispersé ; la guerre a fait surgir de multiples centres de décision qui agissent sans coordination ni discipline. La révolution a ajouté de nouvelles tensions aux anciennes divisions de l’Espagne, et il en résulte une désorganisation générale qui entrave l’action commune. »

Indalecio Prieto (Oviedo, 1883 – Mexico, 1962), homme politique socialiste nommé plusieurs fois ministre entre 1931 et 1933 puis entre 1936 et 1938, considéré comme « modéré », proclamait néanmoins lors de la campagne électorale de 1933 : « Nous sommes prêts à obtenir satisfaction d’une manière ou d’une autre » et, en 1934, peu avant la révolution socialiste d’octobre : « Que le prolétariat s’empare du pouvoir. Qu’il fasse de l’Espagne ce qu’elle mérite». « Le Parti socialiste part à la conquête du pouvoir, et il part à la conquête, comme je le dis, légalement si possible. Nous souhaitons que cela puisse se faire légalement, conformément à la Constitution, et sinon, comme nous le pourrons. » Mais, se repentant de ses paroles et de ses actes, il écrivit plus tard : « Je me déclare coupable devant ma conscience, devant le Parti socialiste et devant l’Espagne tout entière, de ma participation à ce mouvement révolutionnaire. Je le déclare comme une faute, comme un péché, et non comme une gloire. » Et il ajouta : « Je suis exempt de toute responsabilité dans la genèse de ce mouvement, mais j’en assume l’entière responsabilité dans sa préparation et son déroulement » (Mexico, le 1er mai 1942, Discours en Amérique, 1944).

Francisco Largo Caballero (Madrid, 1869 – Paris, 1946), dirigeant du PSOE et de l’UGT, conseiller d’État sous la dictature du général Primo de Rivera, ministre du Travail (1931-1933) et chef du gouvernement de septembre 1936 au 17 mai 1937, a été le principal responsable de la bolchévisation du Parti socialiste à partir de la fin de l’année 1933. Ses discours véhéments, ses exhortations à la Révolution et ses appels plus ou moins voilés à l’élimination de la bourgeoisie lui ont valu le surnom de « le Lénine espagnol » de la part des Jeunesses socialistes. Les organes officiels du Parti socialiste, Claridad et El Socialista, s’en faisaient l’écho, répétant inlassablement : « Guerre de classes. Haine de la bourgeoisie criminelle ! », « Nous sommes déterminés à faire ce qui a été fait en Russie », « Que les Espagnols choisissent : le fascisme ou le socialisme ».

Les déclarations extrémistes de Largo Caballero abondaient. En voici un petit échantillon :

« Le Parti socialiste n’est pas un parti réformiste […] lorsqu’il a fallu rompre avec la légalité, sans aucun scrupule ni hésitation. Le tempérament, l’idéologie et l’éducation de notre parti ne sont pas faits pour le réformisme » (Discours prononcé lors du XIIIe congrès du PSOE en 1932, alors que Largo Caballero était ministre du Travail et de la Prévoyance sociale).

« La démocratie n’est que le premier pas vers l’instauration de la dictature du prolétariat. Que personne ne doute que le pouvoir nous appartiendra, par la force s’il le faut» (El Liberal, Bilbao, 20 janvier 1936).

« Lors des élections d’avril (1931), les socialistes ont renoncé à se venger de leurs ennemis et ont respecté leurs vies et leurs biens ; qu’ils ne s’attendent pas à une telle générosité lors de notre prochaine victoire. La générosité n’est pas une bonne arme. La consolidation d’un régime exige des actes qui répugnent, mais que l’Histoire justifie par la suite». (Madrid Cine Europa, 1er novembre 1933)

« Nous devons traverser une période de transition vers le socialisme intégral, et cette période, c’est la dictature du prolétariat, vers laquelle nous nous dirigeons » (Rassemblement à Murcie, 15 novembre 1933)

« Nous allons renverser le régime de la propriété privée. Nous ne cachons pas que nous allons vers la révolution sociale. Comment ? (Une voix dans le public : « Comme en Russie ». Cela ne nous effraie pas. Nous allons, je le répète, vers la révolution sociale […] Je doute fort que l’on puisse remporter la victoire dans le cadre de la légalité. Et dans ce cas, camarades, il faudra l’obtenir par la violence […] C’est ce que diront les ennemis : c’est inciter à la guerre civile… Regardons les choses en face. Il y a une guerre civile […] Ne nous voilons pas la face, camarades. Le fait est que cette guerre n’a pas encore pris les traits sanglants qu’elle devra, pour le meilleur ou pour le pire, inévitablement revêtir » (8 novembre, Badajoz, « El Socialista », 9 novembre 1933).

« Il y a des communistes qui disent qu’ils ne peuvent pas s’allier avec les socialistes. Je ne comprends pas cette position […] Nous avons intégralement accepté les principes du Manifeste communiste… Nous sommes d’accord sur le plan théorique. De plus, le communisme et le socialisme sont deux étapes tout à fait distinctes [.,,] Nous ne nous distinguons en rien, comme on a pu le constater, des communistes. (Madrid, 20 avril 1934, El Socialista, 21 avril 1934).

« Notre parti est, idéologiquement et tactiquement, un parti révolutionnaire […] il estime que ce régime doit disparaître » (Rassemblement au cinéma Europa de Madrid, le 1er octobre 1934).

« […] la classe ouvrière doit s’emparer du pouvoir politique, convaincue que la démocratie est incompatible avec le socialisme, et comme celui qui détient le pouvoir ne le cédera pas volontairement, c’est pourquoi il faut aller vers la Révolution » (Rassemblement à Linares, le 20 janvier 1936).

« Les élections ne sont qu’une étape dans la conquête du pouvoir et leur résultat n’est accepté qu’avec réserve. Si la gauche l’emporte, nous pourrons agir dans le cadre de la légalité avec nos alliés ; mais si la droite l’emporte, nous devrons entrer en guerre civile. Je souhaite une république sans lutte des classes, mais pour cela, il faut qu’une d’entre elles disparaisse. Et ce n’est pas une menace, c’est un avertissement. Que personne ne s’imagine que nous disons ces choses par plaisir : nous les mettons en œuvre » (Alicante, 19 janvier 1936).

« […] la transformation totale du pays ne peut se faire simplement en déposant des bulletins de vote dans les urnes […] nous en avons assez des essais de démocratie ; que notre démocratie s’installe dans le pays » (Cinéma Europa de Madrid, 10 février 1936)

« Lorsque le Front populaire s’effondrera, comme il s’effondrera sans aucun doute, la victoire du prolétariat sera incontestable. Nous instaurerons alors la dictature du prolétariat, ce qui […] signifie la répression… des classes capitalistes et bourgeoises » (24 mai 1936, à Cadix, « El Socialista », 26-5-36).

Vicente Rojo Lluch (La Font de la Figuera, 1894 – Madrid, 1966), militaire de carrière, simple commandant au moment du soulèvement, il est resté fidèle au gouvernement malgré ses opinions conservatrices et sa foi catholique. Nommé chef d’état-major de l’Armée populaire en mai 1937, fonction qu’il a occupé jusqu’à la fin du conflit, il a été avec le général de brigade Vicente Miaja, l’officier supérieur le plus prestigieux du camp républicain. Il a écrit dans Alerta a los pueblos (1939) : «Sur le plan militaire, Franco a triomphé : 1. Parce que la science militaire, l’art de la guerre, l’exigeait […]. Sur le plan politique, Franco a triomphé : 1. Parce que la République ne s’était pas fixé d’objectif politique, propre à un peuple maître de son destin ou aspirant à l’être […]. Pendant deux ans et demi de guerre, nos hommes politiques se sont davantage préoccupés de petites questions personnelles et partisanes que des grands problèmes nationaux. Il leur a manqué l’abnégation politique nécessaire pour se soumettre à un idéal commun supérieur à celui des partis, ainsi que l’intégrité requise pour assainir un climat politique vicié ».

Claudio Sánchez-Albornoz (Madrid, 1893 – Ávila, 1984), historien, homme politique républicain de centre-gauche (Action républicaine), député, ministre, ambassadeur, el a été président du Conseil des ministres de la République en exil.  Il affirmait ne 1975 :

« J’aurais préféré, je vous le dis sincèrement, que ceux qui se sont soulevés contre nous, les républicains, aient gagné la guerre dès le premier jour. Ils m’auraient assassiné, moi et deux cents autres, mais la liberté aurait été rétablie au bout de deux ou trois ans, alors que la guerre civile a été monstrueuse, terrible […] ». « Si les nôtres avaient triomphé, le communisme aurait été proclamé, car nous, les républicains, ne comptions plus » (Entretien, Informe semanal TVE, 1975 ; voir aussi : « Solo, pobre, viejo », dans Personas, n° 74, 6 avril 1975).

Diego Martínez Barrio (1883, Séville – 1962, Paris), républicain de gauche (Parti radical démocrate), haut dignitaire de la franc-maçonnerie, il a été chef du gouvernement en 1933 et 1936, président des Cortes (1936-1939) puis président de la République en exil (1945-1962). Il écrit non sans amertume à propos de ses alliés politiques : «Tous nous attribuaient, à nous les républicains, le triste rôle de Kerenski. Notre mission devait se limiter, selon eux, à leur ouvrir la voie vers le pouvoir, étant donné que la révolution démocratique était une étape révolue de l’histoire de l’Espagne » (Origines delFrentepopularespañol, 1943).

Manuel de Irujo y Ollo (Estella, 1891 – Pampelune, 1981), ministre républicain sans portefeuille (1936-1938), membre du Parti nationaliste basque, il est l’auteur d’un « Mémorandum sur la situation religieuse en Espagne » présenté au Conseil des ministres le 7 janvier 1937. On peut y lire : « En dehors du Pays basque, la situation de fait de l’Église est la suivante : tous les autels, images et objets de culte ont été détruits, à quelques rares exceptions près […]. Toutes les églises ont été fermées au culte, qui a été totalement suspendu […]. Les autorités officielles se sont emparées des cloches, des calices, des chandeliers et de tous les autres objets de culte, qui ont été fondus et transformés à des fins militaires ou civiles […]. Des bâtiments et des biens de toutes sortes ont été incendiés, pillés, occupés ou détruits […]. Des milliers de prêtres et de religieuses ont été arrêtés, emprisonnés et fusillés sans procès […]. On est même allé jusqu’à interdire la possession privée d’images et d’objets de culte. La police, qui procède à des perquisitions, recherche et détruit avec violence et acharnement tous les objets liés au culte ».

Jesús Hernández (Murcie, 1907 – Mexico, 1971), dirigeant du PCE, ministre de l’Instruction publique du gouvernement de Largo Caballero, est l’auteur présumé du télégramme controversé suivant, envoyé au Congrès des athées qui s’est tenu à Moscou : « Votre lutte contre la religion est aussi la nôtre. Nous avons le devoir de faire de l’Espagne une terre d’athées militants. La lutte sera difficile, car dans ce pays, il y a beaucoup de réactionnaires qui rejettent la culture soviétique. Toutes les écoles d’Espagne deviendront des écoles communistes».

La lettre collective des évêques espagnols, datée du 1er juillet 1937, attribue quant à elle au délégué espagnol présent à ce même Congrès des athées ces paroles cruelles : « L’Espagne a largement surpassé l’œuvre des soviets, car l’Église a été totalement anéantie».

Le pape Pie XI (Desio, 1857 – Vatican, 1939) écrit dans l’encyclique Divini Redemptoris au sujet de la situation de l’Espagne sous le régime de la République du Front populaire (19 mars 1937) : « Même dans les régions où, comme dans notre très chère Espagne, le fléau communiste n’a pas encore eu le temps de faire ressentir tous les effets de ses théories, il s’est néanmoins déchaîné, comme pour se venger, avec une violence encore plus furieuse. Il ne s’est pas contenté de démolir une église ou un couvent ici et là, mais, dès qu’il en a eu la possibilité, il a détruit toutes les églises, tous les couvents et même toute trace de la religion chrétienne, sans se soucier de la valeur artistique et scientifique des monuments religieux. La fureur communiste ne s’est pas contentée de tuer des évêques et des milliers de prêtres, de religieux et de religieuses, en ciblant tout particulièrement ceux et celles qui, justement, œuvrent avec le plus de zèle auprès des pauvres et des ouvriers, mais elle a en outre tué un grand nombre de laïcs de toutes classes et de toutes conditions, qui sont encore aujourd’hui assassinés en masse, pour la simple raison d’être chrétiens ou, du moins, opposés à l’athéisme communiste. Et cette destruction si effroyable est perpétrée avec une haine, une barbarie et une férocité que l’on n’aurait jamais cru possibles à notre époque. Aucun individu doté de bon sens, aucun homme d’État conscient de sa responsabilité publique, ne peut manquer de trembler à l’idée que ce qui se passe aujourd’hui en Espagne puisse peut-être se reproduire demain dans d’autres nations civilisées ».

Manuel Portela Valladares (Pontevedra, 1957 – Bandol, 1952), député, gouverneur général de Catalogne, plusieurs fois ministre de l’Intérieur et président du gouvernement (décembre 1935 – février 1936), s’est forgé la réputation d’un politicien hypocrite et lâche pour avoir cédé à la panique et abandonné le pouvoir face à la pression populaire lors du scrutin de février 1936, et plus encore pour son attitude servile et opportuniste après le déclenchement de la guerre civile. Le 8 octobre 1936, il a adressé une lettre de dévotion et d’admiration à Francisco Franco : « C’est à vous qu’incombe la mission providentielle de mener à bien une seconde reconquête de la Patrie ; de la sauver de la barbarie, du crime, de la destruction, érigés en système de gouvernement. Jamais les idées politiques ni l’origine du pouvoir ne peuvent être invoquées contre la Patrie : elles doivent s’y soumettre et se placer dans la catégorie subordonnée de moyens pour mieux la servir. En cette heure terrible, je ne pense qu’à l’Espagne, et à vous qui, grâce à vos qualités exceptionnelles d’intelligence, de sérénité, de caractère et d’un courage professionnel qui ne trouve de précédent qu’au sommet de notre histoire, devez la faire renaître […] C’est avec ces sentiments que je continuerai à suivre avec émotion, comme je l’ai fait jusqu’à présent, votre grande entreprise. Et toujours à votre entière disposition, admirateur et ami. » (Manuel Portela Valladares, Mémoires. Au cœur du drame espagnol, 1988, p. 231).

Mais quelques mois plus tard, Portela a changé d’avis et a fini par collaborer avec le gouvernement républicain du socialiste Negrín, allié des communistes staliniens, déclarant devant les Cortes de Valence le 1er octobre 1937 :

« Ce Parlement est la raison d’être de la République, il est le garant de la vie de l’Espagne ». « Il peut y avoir entre nous des nuances idéologiques différentes, mais que soit consignée ici mon adhésion et ma complicité avec le gouvernement. Toujours, toujours, dans des circonstances analogues à celles d’aujourd’hui, je donnerais mon vote à celui qui serait assis là, entre autres raisons parce qu’il représente l’État espagnol, la Patrie en lutte. » (Journal des séances des Cortes. Congrès des députés. Séance du 1er octobre 1937, tenue à la Lonja de Valence).

José María Gil-Robles y Quiñones (Salamanque, 1898 – Madrid, 1980), homme politique et avocat espagnol, député aux Cortes (1931 – 1939), ministre de la Guerre (1935), principal dirigeant de la droite libérale-conservatrice, il a soutenu le soulèvement de juillet 1936 en remettant su général Mola « tout l’argent disponible du parti ».

Il a prononcé son discours le plus maximaliste le 15 octobre 1933 au cinéma Monumental de Madrid : « Il faut aller vers un nouvel État, et pour cela, des devoirs et des sacrifices s’imposent. Qu’importe si cela nous coûte jusqu’à l’effusion de sang ! Pour cela, pas de complots. Nous n’avons pas besoin du pouvoir obtenu par des complots avec qui que ce soit. Nous avons besoin d’un pouvoir intègre et c’est ce que nous demandons. En attendant, nous n’entrerons pas au gouvernement en collaboration avec qui que ce soit. La démocratie n’est pas pour nous une fin, mais un moyen de conquérir un nouvel État. Le moment venu, soit le Parlement se soumet, soit nous le faisons disparaître »

Mais ses discours les plus célèbres sont ceux des 15 et 16 juin 1936. Le 16, il dressa le bilan des émeutes et le 15, deux jours après l’assassinat de José Calvo Sotelo, il prononça ces paroles prémonitoires : « Nous ne sommes pas disposés à laisser cette mascarade se poursuivre. Vous pouvez continuer ; je sais que vous allez mener une politique de persécution, d’extermination et de violence contre tout ce qui représente la droite. Vous vous trompez profondément : plus la violence sera grande, plus la réaction sera forte ; pour chaque mort, un nouveau combattant surgira». « Un jour viendra où la violence même que vous avez déchaînée se retournera contre vous ! Et d’ici peu, vous serez en Espagne le gouvernement du Front populaire de la faim et de la misère, comme vous êtes aujourd’hui celui de la honte, de la boue et du sang. C’est tout » (Séance de la Députation permanente des Cortes du 15 juillet 1936).

Alejandro Lerroux (La Rambla, 1864 – Madrid, 1949), dirigeant du Parti républicain radical, ministre des Affaires étrangères (1931), à plusieurs reprises chef du gouvernement entre 1933 et 1935, « Maître maçon » et figure politique de premier plan du centre, il a publié dans le journal parisien L’Illustration (30 janvier 1937) un long article dans lequel il a expliqué aux lecteurs francophones son opinion sur la guerre d’Espagne :

« Depuis la fausse victoire électorale remportée en février par le Front populaire, l’Espagne était le théâtre des violences les plus criminelles, pour lesquelles personne n’était puni. À Madrid, les incendies et les assassinats se succédaient sans discontinuer, même en plein jour. Le gouvernement ne les a ni poursuivis ni pris les mesures de précaution les plus élémentaires […] tout s’est effondré d’un seul coup : il ne reste plus ni parlement, ni démocratie, ni liberté, ni justice, ni ordre, ni paix. Que reste-t-il donc, mon Dieu, de la république ? Et, comme je ne conçois pas la patrie sans la république, que reste-t-il de la patrie ? Car la patrie ne peut être ni cette horde sauvage qui, sous prétexte d’égalité sociale, vole, pille et assassine ; ni cette bande d’intellectuels de bas étage qui la dirigent et qui, préférant voir disparaître l’œuvre de vingt siècles de civilisation, n’ont pas l’héroïsme de mourir avec elle, ni la grandeur, ni la noblesse d’assumer leurs responsabilités. Avant de s’enfuir, sûrs de leur impunité, ils ont pillé le trésor national, volé les biens privés, laissant derrière eux, comme de la chair à canon, le misérable troupeau qui paiera de son sang […] Il ne s’agit pas d’un coup d’État militaire, mais d’un soulèvement national aussi sacré, aussi légitime que celui de l’indépendance de 1808. Bien plus sacré encore, puisqu’il ne s’agit pas seulement de l’indépendance politique, mais aussi de l’organisation sociale et économique, du foyer, de la propriété, de la culture, de la conscience, de la vie, bref, de toute une civilisation et de toute une histoire ».

Et dans La petite histoire (1945), il écrit : « Ni Franco ni l’armée n’ont enfreint la loi, ni ne se sont soulevés contre une démocratie légale, normale et en vigueur. Ils n’ont fait que la remplacer dans le vide qu’elle avait laissé lorsqu’elle s’est dissoute dans l’anarchie faite de sang, de boue et de larmes. »

Clara Campoamor (Madrid, 1888 – Lausanne, 1972), avocate, écrivaine, députée du Parti radical et défenseuse des droits des femmes espagnoles, a été très impliquée dans l’élaboration de la loi sur le divorce de 1932. Dans son ouvrage « La révolution espagnole vue par une républicaine », livre basé sur son expérience de la guerre civile, écrit en français et publié en 1937 (publié en 2002 en Espagne sous le titre La revoluciónespañola vista porunarepublicana), elle décrit et critique sans détours la situation dans le camp républicain :

« Dès les premiers jours du conflit, un climat de terreur sévère régnait à Madrid. L’opinion publique a d’abord eu tendance à attribuer les violences commises dans les villes, et en particulier à Madrid, aux anarchistes. L’histoire dira s’il était juste de leur imputer ces faits. Quoi qu’il en soit, la responsabilité incombe sans distinction aux partisans du gouvernement. »

« Comme le montrent éloquemment les appels lancés par la presse gouvernementale, la terreur régnait dans l’arrière-garde dès le début des combats. Des patrouilles de miliciens ont commencé à procéder à des arrestations au domicile ou dans la rue, partout où ils pensaient trouver des éléments ennemis. Les miliciens, en marge de toute légalité, s’érigeaient en juges populaires et faisaient suivre leurs arrestations de fusillades. »

« Les gardiens de la loi étaient soit indifférents, soit impuissants face au nombre d’exécuteurs qui s’acquittaient de cette tâche odieuse. »

« Au début, on visait les éléments fascistes. Puis la distinction s’est estompée. On arrêtait et on fusillait des personnes de droite, puis leurs sympathisants, plus tard des membres du Parti radical de Lerroux, et même parfois — par erreur tragique ou par vengeance de classe — des membres de la Gauche républicaine. »

« Lorsque ces erreurs étaient constatées, on attribuait les assassinats aux fascistes et on continuait… »

Dans une lettre du 26 juillet 1937 adressée à son amie Paulina Luisi (voir : Letra de mujer, Renacimiento, 2026), elle n’était pas moins sévère : « Pour moi, le meurtre, le vol, le pillage, le viol, les abus et l’absence totale de pouvoir et d’autorité ne peuvent être ni démocratie, ni liberté, ni justice. Heureusement, quelqu’un s’est élevé contre cela, car sinon, nous serions aujourd’hui au niveau de la malheureuse Russie. Je n’ai pas changé d’avis […] Je suis démocrate, libérale. Ceux qui ont cessé de l’être, ce sont les républicains espagnols, qui ont embrassé le marxisme et l’anarchisme avec l’arrivée du Front populaire, qui, ironiquement, n’a même pas été une véritable victoire… »

« Je sais aujourd’hui par expérience que le seul problème du monde est d’éradiquer le cancer du communisme en Europe […] Il ne fait désormais aucun doute que cette lèpre n’a pu s’implanter que là où des hommes dépourvus de sens des responsabilités et d’une grande faiblesse ont ouvert la voie à une minorité sanguinaire : Kerenski en Russie, Károlyi en Hongrie, Azaña en Espagne… Je n’ai rien à voir ni avec les communistes, ni avec les anarchistes, ni même avec les socialistes, qui, en Espagne, se sont montrés aussi misérables, voire plus, que les autres. »

« Moi qui, idéologiquement, comme vous le savez très bien, ne peux accepter une thèse fasciste, je vous dis, à vous à qui je dois toute ma sincérité, que je souhaite ardemment le triomphe de Franco sur les partisans du gouvernement, comme seule possibilité d’éviter l’effondrement de l’Espagne. Mais à quel prix ! »

Il convient aussi de s’attarder sur les témoignages des trois fondateurs de l’Association au service de la République (1931), surnommés les «Pères spirituels de la République», Pérez de Ayala, Ortega y Gasset et Marañón, figures intellectuelles éminentes du libéralisme espagnol aux côtés de Miguel de Unamuno.

Ramón Pérez de Ayala (Oviedo, 1880 – Madrid, 1962), romancier, poète, essayiste et ambassadeur,il a écrit dans sa lettre ouverte publiée dans le quotidien Times le 29 juin 1937 : « Mon respect et mon amour pour la vérité morale m’obligent à reconnaître que la République espagnole a constitué un échec tragique. Ses enfants sont coupables de matricide, et il n’en est pas moins vrai qu’il ne reste plus de républicains, ni dans un camp ni dans l’autre […] J’ai professé au général Franco mon adhésion, aussi inébranlable qu’indéfectible. Je suis fier et honoré que mes deux fils servent comme simples soldats en première ligne de l’Armée nationale ».

José Ortega y Gasset (Madrid, 1883 – Madrid, 1955), célèbre écrivain, philosophe et essayiste (dont les deux fils ont combattu dans les rangs du camp national), il a déclaré dans l’Épilogue destiné aux Anglais de La révolte des masses (1985) : « Alors qu’à Madrid, les communistes et leurs partisans obligeaient, sous les menaces les plus graves, les écrivains et les professeurs à signer des manifestes, à s’exprimer à la radio, etc., certains des principaux écrivains anglais, confortablement installés dans leurs bureaux ou leurs clubs, signaient un autre manifeste, dans lequel ils affirmaient que les communistes et leurs sympathisants étaient les défenseurs de la liberté. Il y a quelques jours, Albert Einstein s’est cru en « droit » d’exprimer son opinion sur la guerre civile et de prendre parti. Or, Albert Einstein ignore totalement ce qui s’est passé en Espagne, tant aujourd’hui qu’hier et depuis des siècles. L’esprit qui l’a conduit à cette intervention insolente a depuis longtemps entraîné la perte du prestige universel de l’intellectuel et est responsable de la dérive du monde due à l’absence de pouvoir spirituel ».

Gregorio Marañón (Madrid, 1887 – Madrid, 1960), médecin, scientifique, historien, homme politique, écrivain et penseur espagnol (dont le fils unique s’est également engagé dans le camp nationaliste), écrit pour sa part : « Si aujourd’hui nous demandons à cent personnes, qu’elles soient espagnoles ou non, quelles sont les raisons de leur attitude, favorable ou défavorable à l’un ou l’autre des deux camps qui s’affrontent en Espagne, certaines invoqueront leur credo démocratique, d’autres leur traditionalisme, d’autres encore leur militarisme ou leur antimilitarisme, leur catholicisme ou leur irréligion — à l’exception d’un néocatholicisme littéraire et rouge, espèce très curieuse de la faune idéologique actuelle —, ou encore leur répulsion face aux exécutions et aux bombardements aériens, ou, enfin, leur sympathie ou leur antipathie personnelle envers les dirigeants des partis respectifs. Rares sont ceux qui fonderont leur position sur la véritable raison du conflit, qui est la suivante : « je défends les rouges parce que je suis communiste » ou « je sympathise avec les nationaux parce que je suis ennemi du communisme » […. Tels sont les termes exacts du problème : une lutte entre un régime antidémocratique, communiste et oriental, et un autre régime antidémocratique, anticommuniste et européen, dont la forme exacte ne sera finalement façonnée que par la réalité espagnole, toute-puissante » (Libéralisme et communisme, point VII ; Revue de Paris, 15 décembre 1937).

Miguel de Unamuno (Bilbao, 1864 – Salamanque, 1936), célèbre écrivain et philosophe catholique hétérodoxe, député (de 1931 à 1933), il s’est clairement positionné en faveur du camp national dès le début du conflit. Après sa célèbre altercation avec Millán Astray, le 12 octobre 1936, et à la lumière des informations qui lui parvenaient concernant la répression à l’arrière, son enthousiasme initial s’est considérablement refroidi. Mais son hostilité radicale envers le Front populaire n’a jamais faibli.

En novembre 1936, il déclarait : « En ce moment critique de souffrance pour l’Espagne, je sais que je dois suivre les soldats. Eux seuls nous rendront l’ordre. Ils savent ce que signifie la discipline et comment l’imposer. Non, non, je ne suis pas devenu un homme de droite. Ne prêtez pas attention à ce qu’on dit. Je n’ai pas trahi la cause de la liberté. Mais il est désormais essentiel que l’ordre soit rétabli» (Entretien de novembre 1936 avec Nikos Kazantzakis, publié le 14 décembre 1936 dans le quotidien grec Kathimeriní) ; « Ce combat n’est pas un combat contre la République libérale, c’est un combat pour la civilisation » (Déclaration aux frères Tharaud en novembre 1936, publiée dans L’Écho de Paris, le 5 janvier 1937) ; et aussi : « Dès que le mouvement salvateur du général Franco a vu le jour, je m’y suis rallié, estimant que le plus important était de sauver la civilisation occidentale chrétienne et, avec elle, l’indépendance nationale… »(Texte manuscrit d’Unamuno remis aux frères Tharaud et reproduit dans L’Écho de Paris, le 5 janvier 1937) .

Mais cinq semaines avant sa mort, le 21 novembre 1936, il écrivit deux lettres à Maria Garelli Ferraroni et à Lorenzo Giusso dans lesquelles il condamnait sévèrement la violence des deux camps. Dans celle adressée à Giusso, on peut lire : « Tout ce que l’on peut dire de la sauvagerie des hordes dites rouges ou marxistes est peu ; mais celle des autres… Les « Hautres »(sic) sont aussi sauvages que les Huns ».

Julián Besteiro (Madrid, 1870 – Carmona, 1940), ancien président du PSOE et de l’UGT, président des Cortes constituantes (1931), était l’un des principaux représentants de la minorité marxiste-réformiste du PSOE. Devant le Conseil de guerre qui l’a condamné à la réclusion à perpétuité (8 juillet 1939), peine qui a ensuite été commuée en 30 ans de réclusion, il a déclaré : « Nous sommes vaincus au niveau national pour nous être laissés entraîner vers la ligne bolchevique, qui est la plus grande aberration politique que les siècles aient peut-être connue» (Texte extrait des pages manuscrites rédigées par Besteiro en 1939, qui faisaient partie de son dossier judiciaire).

José Antonio Primo de Rivera y Saénz de Heredia (Madrid, 1903 – Alicante, 1936), avocat, fondateur de la Phalange espagnole, député aux Cortes (novembre 1933 – janvier 1936), il a connu au cours de sa brève vie politique une évolution radicale qui l’a conduit du conservatisme monarchiste au national-syndicalisme républicain. Emprisonné par le Front populaire, en mars 1936, il a été condamné à mort en novembre par un tribunal populaire. Il est l’homme politique des années 1930 dont les propos ont été les plus déformés, manipulés ou falsifiés. C’est le cas notamment de deux de ses propos rarement cités en entier :

« La dialectique est un excellent premier outil de communication. Mais il n’y a pas d’autre dialectique admissible que celle des poings et des pistolets lorsque l’on porte atteinte à la justice ou à la Patrie» (Discours prononcé au Théâtre de la Comédie, le 29 octobre 1933 ; et «La violence peut être licite lorsqu’elle est employée au service d’un idéal qui la justifie. La raison, la justice et la Patrie seront défendues par la violence lorsque, par la violence — ou par la ruse —, elles seront attaquées. Mais la Phalange espagnole n’utilisera jamais la violence comme instrument d’oppression» (FalangeEspañola, n° 1, 7 décembre 1933)

Mais cependant, l’ampleur et la complexité de sa pensée transparaissent dans nombre d’autre déclarations ignorées ou méconnues telles que :

« Ne tombons pas dans les exagérations extrêmes, qui traduisent la haine de la superstition du suffrage en mépris envers tout ce qui est démocratique » (Conférence « La forme et le contenu de la démocratie », 16 janvier 1931).

« Être « de droite », tout comme être « de gauche », suppose toujours de chasser de son âme la moitié de ce qu’il faut ressentir. Dans certains cas, c’est chasser le tout pour le remplacer par une caricature de moitié » (« Le deuxième biennium est terminé », 9 janvier 1936).

«L’État totalitaire ne peut pas non plus nous sauver de l’invasion des barbares, sans compter que le totalitarisme ne peut pas exister » (Conférence au cinéma Gran Hotel de Saragosse, le 17 février 1935).

« … être nationaliste est une pure absurdité ; c’est fonder les ressorts spirituels les plus profonds sur un motif physique, sur une simple circonstance physique ; nous ne sommes pas nationalistes car le nationalisme est l’individualisme des peuples » (Discours de clôture du deuxième Conseil national de la Phalange, prononcé au cinéma Madrid, le 17 novembre 1936, Escritos y discursos, p. 799-812).

« [Le fascisme] prétend résoudre la disharmonie entre l’homme et son environnement en absorbant l’individu dans la collectivité. Le fascisme est fondamentalement faux : il a raison de pressentir qu’il s’agit d’un phénomène religieux, mais il veut substituer à la religion une idolâtrie » (José Antonio Primo de Rivera, « Carnet de notes d’un étudiant européen », septembre 1936).

« Toutes les guerres sont, en principe, une barbarie, et une guerre civile est, de surcroît, une vulgarité, car le peuple qui s’y lance démontre qu’il n’a pas su faire usage de l’un des dons les plus profonds que Dieu ait accordés à l’humanité : l’intelligence et une langue commune pour se comprendre » (Témoignage de son frère Miguel Primo de Rivera dans Frente a frente de José María Mancisidor, 1963)

« Dieu veuille que mon sang soit le dernier sang espagnol à couler dans des conflits civils ! […] Je pardonne de tout mon cœur à tous ceux qui ont pu me faire du mal ou m’offenser, sans aucune exception, et je prie tous ceux à qui je dois réparation pour un tort, grand ou petit, de me pardonner. » (Testament du 18 novembre 1936).

Enfin, pour conclure cette anthologie de citations, rappelons la réflexion d’Arthur Koestler (Budapest, 1905 – Londres, 1983) dans son Spanish Testament (1937) /Dialogo con la muerte. Un testamentoespañol (2004). Membre du Parti communiste allemand, Koestler s’était rendu en Espagne en tant que journaliste et correspondant, notamment pour le quotidien britannique News Chronicle. Des années plus tard, il était devenu l’un des critiques les plus connus du totalitarisme communiste, en particulier après la publication de Le zéro et l’infini (Darkness at Noon). Il écrit notamment :

« Comme toutes les autres guerres, la guerre d’Espagne était un mélange de vanité et de sacrifice, de pitreries et d’héroïsme, de grotesque et de sublime ; mais à plus grande échelle, car les guerres idéologiques sont, en un certain sens, plus artificielles, plus confuses et plus absurdes que les anciennes guerres entre nations »


[1] Voir notamment Paul Preston, Une guerre d’extermination. Espagne 1936-1945, Belin, 2016, ou Pierre Salmon, Mercedes Yuste et François Godicheau, La guerre d’Espagne 1936-1939, La démocratie assassinée, Tallandier, 2026.

[2] Plus récemment, l’ancien bâtonnier de Chartres, Michel Festivi, a consacré trois ouvrages de synthèse à la IIe République et la guerre d’Espagne : L’Espagne ensanglantée (2021), Les trahisons des gauches espagnoles (2022) et Les griffes de Staline sur l’Espagne républicaine (2025).

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les dernières fiches de recrutement
du Cercle Aristote