Il y a 90 ans le crime qui précipita la Guerre civile espagnole (II)

Les complices du magnicide

par Pedro Fernández Barbadillo, La Gaceta Iberosfera, 12 juillet 2026

Le complot contre le gouvernement chaotique du Front populaire était en marche depuis des mois avant l’enlèvement et l’assassinat du député José Calvo Sotelo, mais il n’avançait guère, plusieurs des impliqués, comme Manuel Fal Conde, le délégué de la Communion traditionaliste, et le général Francisco Franco, posant trop de conditions ou faisant traîner les choses. Ainsi le 11 juillet 1936, Franco répondait encore à Emilio Mola, qui l’exhortait à rejoindre la rébellion, ces mots décourageants « Une géographie peu étendue ». L’assassinat, perpétré par un commando terroriste composé de policiers et de tireurs affiliés au PSOE, allait dissiper les doutes et les hésitations de beaucoup.

Des millions d’Espagnols étaient convaincus de se retrouver face à un choix déchirant: se soulever, ou risquer que leurs ennemis ne viennent les chercher chez eux pour les tuer, avec la participation des forces de police auxquelles les partisans de la droite espagnole des XXe et XXIe siècles vouaient alors une dévotion quelque peu incompréhensible. C’est du moins ce qu’ont reconnu bon nombre des personnes impliquées dans leurs mémoires ou leurs témoignages, à l’instar de Franco lui-même, qui a déclaré des années plus tard que le soulèvement n’aurait pas obtenu le soutien de nombreux militaires si cet assassinat n’avait pas été perpétré.

Il en résulte que nombre d’historiens favorables au Front populaire s’acharnent à minimiser un crime qui n’avait alors, et n’a jamais eu depuis, d’équivalent dans les pays occidentaux. Comme l’écrit Stanley Payne : « Dans toute l’histoire des régimes parlementaires, il n’était jamais arrivé qu’un chef de l’opposition parlementaire ait été assassiné par un détachement de la police nationale ». Parmi ces historiens, certains considèrent qu’il s’agit somme toute d’une réaction exagérée, bien qu’excusable, en raison de  l’assassinat antérieur du lieutenant José Castillo, un officier qui formait des militants du PSOE et du PCE au maniement des armes et aux embuscades, et qui, en avril 1936, avait tiré sur un manifestant désarmé. Les plus malveillants laissent entendre que Calvo Sotelo était impliqué dans le coup d’État imminent, ce qui ferait de cet assassinat un acte préventif ; d’autres, enfin, affirment même que, comme cet assassinat ayant tant profité aux rebelles, il aurait pu être orchestré par une main obscure afin de favoriser le soulèvement.

Aucune des enquêtes menées par les historiens n’a trouvé de preuves d’une implication directe du gouvernement, ni des partis composant le Front populaire, dans cet assassinat. Cependant, tant le gouvernement, présidé par le républicain franc-maçon Santiago Casares Quiroga, que les partis, en particulier le PSOE, sont devenus, dans les jours qui ont suivi, des complices (j’utilise ce mot dans son sens littéraire, et non pénal) en agissant comme des complices de dissimulation (terme que j’emploie ici dans son sens juridique).

La responsabilité du Conseil des ministres, des hauts fonctionnaires, tels que le directeur général de la Sécurité, ainsi que des députés, dirigeants et journalistes du Front populaire, a consisté à se comporter de telle manière qu’ils ont clairement montré qu’ils ne se souciaient ni de l’élucidation de l’assassinat, ni de l’arrestation des auteurs, ni de l’ordre public. On a même l’impression qu’ils en ont profité pour intimider le reste des Espagnols par la terreur, ou pour les pousser à une rébellion désespérée.

EMPRISONNER LES POLITICIENS DE DROITE

Le cadavre de celui qui était l’un des chefs de l’opposition parlementaire a été retrouvé au cimetière de l’Est le 13 juillet au matin. Le Conseil des ministres s’est réuni et, dans un communiqué, a promis de mener une enquête publique et de traduire les assassins en justice, promesses qu’il n’a pas tenues. De plus, il a mis sur le même plan l’assassinat de Calvo Sotelo, député enlevé à son domicile par des policiers en uniforme, et celui de Castillo, victime de tireurs toujours non identifiés.

Par ailleurs, grâce à la censure préalable déjà en vigueur depuis des mois, en raison de la déclaration de l’état d’alerte, le gouvernement a interdit aux journaux de qualifier d’« assassinat » cette élimination du chef du parti Renovación Española. Par exemple, El Telegrama del Rif a publié le 14 juillet 1936 : « Assassinat de Castillo » et « Décès de Calvo-Sotelo ». José Ignacio Kirkpatrick, marquis de Valdeiglesias, a refusé de mettre en vente, La Época, avec ce titre scandaleux, et le président du gouvernement en personne, Casares Quiroga, a fait fermer ce journal. Pendant la guerre, le parti socialiste d’Ángel Pestaña s’en est emparé et le régime franquiste n’a pas autorisé sa réapparition.

Les officiers de la caserne de Pontejos, d’où était parti le fourgon de la Garde d’assaut dans lequel l’assassinat a été commis, ont protesté contre toutes les mesures d’enquête et empêché l’arrestation du capitaine de la garde civile  Fernando Condés. Afin de dissimuler les preuves, le sang de la victime a été nettoyé de la camionnette.

Indalecio Prieto et d’autres socialistes de premier plan, tels que Julián Zugazagoitia et Juan Simeón Vidarte, ont protégé leurs camarades Condés et Luis Cuenca, l’auteur matériel du crime (celui-ci était d’ailleurs intervenu en tant que délégué de police lors des élections frauduleuses et violentes de Cuenca, en mai, et travaillait à cette époque comme garde du corps de Prieto), au lieu de les livrer à la justice. Condés a été caché chez la députée socialiste Margarita Nelken. Le futur ministre Zugazagoitia s’écria à cette occasion : « Cet attentat, c’est la guerre ». Tous étaient parfaitement conscients des conséquences probables de cet assassinat.

Les députés monarchistes ont demandé que la chapelle ardente soit installée au Congrès ou à l’Académie de jurisprudence, dont Calvo-Sotelo était président. Mais le ministre de l’Intérieur, Juan Moles, l’a interdit et a ordonné que le corps reste à la morgue du cimetière de l’Est, où les assassins l’avaient jeté, sans autoriser aucun deuil, pas même à la famille.

Dès le 13, les députés du PCE ont présenté aux autres membres du Front Populaire un projet de décret-loi (diffusé par Mundo Obrero) autorisant le gouvernement à dissoudre les organisations « à caractère réactionnaire ou fasciste » (toute l’opposition, à l’exception du PNV, allié habituel de la gauche, comme lors de la commission des procès-verbaux, qui avait arraché plusieurs sièges supplémentaires à la droite), d’emprisonner sans caution possible « les personnes connues pour leurs activités réactionnaires, fascistes et antirépublicaines » et de confisquer les journaux El Debate, Ya, Informaciones, ABC et « toute la presse réactionnaire des provinces ».

Le 14 juillet, les personnes présentes dans le cortège funèbre ont été prises pour cible par des tireurs du Front populaire lors du retour de l’enterrement, sans que les forces de police de Moles n’interviennent. À Madrid également, un anarchiste a trouvé la mort lors d’une échauffourée entre des membres de l’UGT socialiste et de la CNT anarchiste.

Lors de la réunion de la Députation permanente du 15, prévue pour prolonger d’un mois l’état d’alerte, les députés de gauche, qui étaient majoritaires, ont de nouveau insulté ceux de la CEDA et du Bloc national. José María Gil Robles a révélé qu’entre le 16 juin et le 13 juillet, 61 autres meurtres à caractère politique avaient été commis et a lancé au gouvernement : « Vous qui attisez la violence, vous en serez les premières victimes. » Prieto a affirmé pour sa part que l’assassinat de Calvo-Sotelo était une réaction à celui de Castillo. Le député monarchiste Suárez de Tangil a qualifié cet événement de « véritable crime d’État ». Cette phrase et bien d’autres, ont été supprimées du Journal des séances par le président des Cortes, le franc-maçon Diego Martínez Barrio, habitué de ses manœuvres.

Le journal Claridad a publié (le 15 juillet 1936) des déclarations du socialiste Francisco Largo Caballero, qui se trouvait à Londres : « Vous ne voulez pas de ce gouvernement ? Eh bien, qu’il soit remplacé par un gouvernement dictatorial de gauche. Vous ne voulez pas de l’état d’alerte ? Eh bien, qu’il y ait une guerre civile sans merci. »

Le directeur général de la Sécurité, José Alonso Mallol, membre de la Gauche républicaine, le parti de Manuel Azaña, lui-même franc-maçon, a déclaré le 15 juillet que 185 responsables locaux et provinciaux de la Phalange avaient été arrêtés dans toute l’Espagne. Le 16, tous les sièges des partis de droite ont été fermés à Barcelone. En revanche, aucun suspect de l’assassinat de Calvo Sotelo n’a été arrêté.

Le gouvernement a même écarté de l’affaire le juge Ursicino Gómez Carbajo, qui était chargé de l’instruction, en raison de son indépendance. À sa place, il a nommé le magistrat de la Cour suprême Eduardo Iglesias Portal, qui avait notamment mené auparavant l’instruction relative à la tentative de coup d’État du général Sanjurjo (août 1932). Lors d’une séance d’identification demandée par le juge, Mallol envoya plus de 170 gardes.

VOL DU DOSSIER D’INSTRUCTION À LA COUR SUPRÊME

Les mesures visant à dissimuler les auteurs de l’assassinat se sont poursuivies même après le début de la guerre. Pour les socialistes, il importait surtout d’effacer les responsabilités de leurs camarades.

Le 24 juillet, un groupe d’avocats liés au Front populaire s’est emparé du Barreau. Quelques jours plus tard, une commission de gestion, présidée par l’homme politique Francisco López de Goicoechea, a été nommée et le destitua. Cette commission a approuvé l’expulsion des dizaines d’avocats qui avaient signé une protestation contre l’assassinat de leur confrère et le gouvernement a nommé bâtonnier López de Goicoechea.

Le 25 juillet, une bande de miliciens socialistes a fait irruption à la Cour suprême et a dérobé le dossier d’instruction, alors que le magistrat Iglesias Portal n’était pas présent dans le bâtiment. À son retour, il s’est retrouvé face à l’un des meneurs et a craint pour sa vie. Les enquêtes judiciaires ont été finalement menées par les nationaux à la fin de la guerre et ont été consignées dans la Causa General.

Melquiades Álvarez, homme politique franc-maçon, libéral et républicain, ancien président du Congrès, doyen du Barreau de Madrid depuis 1932 qui avait accepté d’assurer la défense de José Antonio Primo de Rivera (incarcéré en mars 1936 pour possession d’armes) et qui avait assisté aux funérailles de Calvo-Sotelo devait connaitre le même sort que ce dernier. Ni sa lutte contre la dictature du général Primo de Rivera ni son âge (il était né en 1864) n’ont suffi pour le protéger. Le nouveau directeur général de la Sécurité, Manuel Muñoz Martínez, autre militant de la Gauche républicaine, a ordonné son arrestation le 4 août. Dans la nuit du 21 au 22 aout, Melquiades Álvarez a été assassiné lors d’une des sacas (raids) menés contre les détenus de la prison Modelo.

En définitive, d’une certaine façon c’est toute la gauche qui, par son comportement, s’est rendue responsable de l’assassinat de Calvo Sotelo qui a conduit à la guerre civile. Certains dirigeants du Front populaire ont même regretté de ne pas avoir pris place dans le camion des assassins. C’est notamment ce qu’a déclaré le socialiste Ángel Galarza, ministre de l’Intérieur (entre septembre 1936 et mars 1937), alors que la guerre avait déjà éclaté : « L’assassinat de Calvo-Sotelo m’a inspiré un sentiment. Le sentiment de ne pas avoir participé à l’exécution ».

En 1936, à la veille de la guerre il n’y avait pas de démocratie en Espagne. Entre la mi-février 1936 et la mi-juillet, près de 330 personnes ont trouvé la mort pour des motifs politiques. Le point culminant a été l’assassinat de Calvo Sotelo.

Le 18 juillet 1948, le général Franco a octroyé à la victime, à titre posthume, le titre de duc de Calvo-Sotelo et de grand d’Espagne. C’est l’un des titres nobiliaires que le socialiste Pedro Sánchez et ses alliés du PNV et de l’ERC ont supprimés en 2022. La gauche ne tolère pas qu’on honore en Espagne une figure qui ne bénéficie pas de son approbation.

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